Lettres et Histoire Géographie

Quand le silence se fait parole

Mise à jour : 22 janvier 2013

Une somme d’études sur la nouvelle de Vercors, "Le Silence de la Mer", dont un travail proposé, dans le cadre du CNRD de 2013, par Michel le Drogo, professeur de lettres histoire émérite de notre académie.

Silence : • Absence de bruit, d’agitation. • Fait de ne pas parler, de se taire. • Moment où l’on cesse de parler. • Fait de ne pas vouloir ou de ne pas pouvoir exprimer sa pensée, ses sentiments. • Fait de laisser entendre sa pensée, ses sentiments, sans les exprimer formellement. • Fait d’entrer en communion, en communication intime, sans le secours de la parole. NB : Minute de silence. Minute de silence qu’une assistance recueillie observe à la mémoire d’un (des) mort(s).

Dictionnaire Littré :

Silence, nm (si-lan-s’)

• 1.État d’une personne qui s’abstient de parler. Il supportait beaucoup de choses qu’il n’approuvait pas [chez les prédicateurs] ; et, comme il ne refusait jamais ses louanges au mérite, il donnait volontiers son silence à ce qui ne méritait pas d’être loué. [Guez de Balzac, Socrate chrétien]
Il se dit au pluriel. J’aime assez qu’on s’explique ; Les silences de cour ont de la politique. [Corneille, Pulchérie]
Elliptiquement, silence ! Chères soeurs, suspendons nos chants : Respectons ses chagrins ; elle approche, silence ! [Delavigne, Le paria]
On dit aussi quelquefois : du silence, un peu de silence.
Fig. Réduire au silence, ôter tout moyen de faire une réponse qui satisfasse. Qu’on me parle tant qu’on voudra de combinaisons et de chances ; que vous sert de me réduire au silence, si vous ne pouvez m’amener à la persuasion ? [Rousseau, Émile, ou De l’éducation]
Fig. Imposer silence aux médisances, à la calomnie, au mensonge, etc les réduire au silence, faire que les médisances, que les calomnies, que les mensonges ne trouvent plus crédit et n’osent plus se produire. Prêt d’imposer silence à ce bruit imposteur. [Racine, Iphigénie en Aulide]

• 2. Par analogie, il se dit du langage écrit. Le silence des journaux sur ce fait. Le silence est la plus grande persécution : jamais les saints ne se sont tus. [Pascal, Pensées]
On dit dans un sens analogue : J’ai adressé une demande à cet administrateur, à cette administration ; mais il garde, elle garde le silence.
Passer une chose sous silence, n’en point parler.
Expressions à définir avec les élèves : minute de silence, contraindre au silence, rompre le silence, le silence est d’or et la parole d’argent, discipline du silence, garder le silence, imposer silence, loi du silence, mur de silence, passer sous silence, silence de mort, un silence prolongé,

Paradoxalement, Le Silence de la Mer est donc bien devenu à la fois le livre-culte qui a assuré la notoriété de Vercors et le livre qui a fait de lui l’homme d’une seule œuvre, rejetant plus ou moins dans l’ombre ses nombreux autres ouvrages.

Article Wikipédia :

« Rédigé au cours de l’été 1941 le livre n’est achevé d’imprimer que le 22 février 1942. Nombre de lecteurs remarquèrent un décalage entre le récit et les réalités de la situation : pour ceux qui ne supportaient pas le joug allemand le temps du silence était dépassé, l’heure de la lutte avait sonné. La dédicace à Saint-Pol-Roux, loin d’être gratuite, confirme et souligne le sens du récit. Le poète, ami de Jean Moulin et de Max Jacob, était mort en décembre 1940 à l’hôpital de Brest six mois après qu’un soldat allemand ivre eut forcé la porte de son manoir, tué sa servante et violé sa fille, Divine (le viol fut réfuté par la suite). L’hommage est explicite ; les autorités qui ont pu couvrir un tel crime ne sauraient être crues lorsqu’elles nous proposent de collaborer avec elles. Les écrivains qui acceptent de collaborer avec elles se font leurs complices."

Sans doute le thème le plus important de ce petit texte est le silence. Cette thématique est présentée même dans le titre et elle est introduite déjà au début du livre : dans la première page nous lisons : ! » Ma nièce avait ouvert la porte et restait silencieuse ». Le silence est le fil conducteur de toute l’œuvre : les deux français, même s’ils sont très intéressés aux discours de Werner, ne disent rien et ils laissent l’Allemand sans réponse. Mais pourquoi ce silence ? Quel est son sens ? Le silence peut être vu comme une arme pour montrer l’aversion contre l’occupation de la part de l’Allemagne. Donc le silence est une forme de protestation : le vieil homme et sa nièce beaucoup de fois doivent se retenir pour e pas répondre à l’officier et ils sont préoccupés parce qu’ils ne veulent pas le faire souffrir. Selon moi les deux français ont un juste comportement : en se comportant ainsi, ils font ce qu’ils peuvent pour faire comprendre à tout le monde qu’ils n’aiment pas l’occupation de l’Allemagne, mais aussi qu’ils ne veulent pas faire souffrir un homme pour les fautes de sa nation. Et l’officier se rendent compte de la situation où il se trouve, parce qu’il dit : « il faudra vaincre le silence de la France ». En effet, au début du livre, il est convaincu de pouvoir créer un très bon rapport avec ses hôtes, en vainquant les hostilités, car il croit appartenir à une nation intéressée au bon développement de la France et de l’Europe ; en réalité, après le voyage à Paris, il comprend les réels projets politiques de sa nation et il a le courage de dire que tous ses discours n’avaient pas de sens. Par exemple il avait dit que les Allemands auraient changé la France avec l’amour partagé, ou que la guerre est positive, car elle offre l’occasion de tout détruire pour permettre une meilleure reconstitution. En réalité, comme on peut lire dans le texte, l’objectif de l’Allemagne d’Hitler était la destruction de l’âme de la France. C’est à ce moment-là que l’auteur montre le grand contraste entre les grands idéaux de certaines personnes et les lâches objectifs politiques de ceux qui commandent. Et ce contraste est sûrement un autre thème fondamental de toute l’œuvre ; thème qui offre l’occasion à l’auteur de parler de choses positives- les espérances, les désirs, les grands idéaux-, mais aussi de choses négatives –l’ingénuité de l’officier, la désillusion de ses attentes, la rage contre les personnes qui détiennent le pouvoir. Donc Vercors fait une très profonde analyse psychologique des personnages, en particulier de Werner, qui aide le lecteur à réfléchir. Par exemple en lisant le texte, le lecteur est poussé à penser à ce qu’il aurait fait à la place du protagoniste.

Après le silence et les discours politiques, un autre thème important et récurrent est celui de la musique, une autre voix, une autre voie donnée à ce qui est une autre parole. Werner compose de la musique et il aime en parler dans ses soliloques. Il dit que, en réalité, il y a deux types de musique : la musique inhumaine- pas à mesure d’homme- de grands compositeurs, et la sienne, qui veut être une musique à mesure d’homme, utile pour exprimer la vérité et pour trouver son propre chemin. En parlant ainsi, Werner montre d’être un homme très cultivé et, surtout, un homme non superficiel, mais profond. Et, selon moi, quand il parle de la musique, il montre à ses hôtes quel est son vrai objectif dans la vie : non la démolition de la France, selon le projet d’Hitler, mais la composition d’une musique qui lui permette de se réaliser et d’exprimer son intériorité. Mais il parle aussi de littérature. En particulier j’ai aimé la partie du livre où il parle du conte « La Belle et la Bête ». Aussi à ce moment-là Werner montre sa propre intériorité ; par exemple il dit : « encore aujourd’hui, je suis ému quand j’en parle ». Donc voilà Werner : il n’a rien à faire avec la violence du nazisme !

Occupés contre occupant : Silences contre Paroles

Par patriotisme, la nièce se refuse obstinément de parler à l’officier allemand malgré son attitude respectable. Jamais le lecteur ne visitera « sa calotte crânienne » suivant la technique rigoureuse de Joseph Conrad qui sert de modèle à Vercors. La nièce est décrite extérieurement par les yeux de l’oncle, témoin du refus digne de celle-ci. Dès l’arrivée de Werner, son comportement témoigne de son intransigeance et de sa détermination grâce à un silence farouche, signe d’une forme de Résistance à l’envahisseur et unique refuge de la dignité. Ce mutisme ostensible est accompagné d’un figement rigide de son corps plaqué contre le mur de la maison en attendant que Werner franchisse le seuil. Et à cette immobilité « de plomb » s’adjoint une volonté inébranlable de ne pas regarder l’ennemi. Ce retrait et cette réserve hostile restent constamment affichés pendant leur cohabitation. Celle qui se présente comme une « statue » devant Werner offre un visage toujours fermé, « impitoyablement insensible », un visage penché sur son ouvrage qui empêche Werner de contempler son regard lumineux. Raide et droite sur sa chaise, elle ne donne de son apparence que le profil ou la « nuque frêle et pâle ». La nièce se caractérise donc par trois mots qui reviennent imperturbablement : le silence, l’immobilité, l’absence de regard.
Elle est imitée par son oncle qui mesure souvent leur silence, mot qui revient treize fois dans le récit sous forme de polyptote. L’oncle insiste sur le silence ambiant « épais comme le brouillard du matin », « immobile », « long », d’une « pesanteur » qui envahit la pièce.

Accaparant exclusivement la parole, Werner rompt ce silence en prenant l’habitude de venir se chauffer au coin du feu le soir. Ses monologues portent sur des sujets divers tout au long de ces six mois. Le premier mois, il devise sur des sujets anodins. Les choses changent le jour où il descend de sa chambre en civil, alors qu’il s’était toujours présenté en uniforme. Le contenu de son discours évolue vers des confidences intimes : il avoue son amour pour la France que lui a transmis un père désespéré par la défaite allemande lors de la première guerre mondiale. Lui qui croyait possible l’union de leurs deux pays grâce à Aristide Briand est déçu par cette nation menée par « de grands bourgeois cruels » ; il fait donc promettre à son fils de pénétrer en France « botté et casqué ». Ses paroles dévoilent par la suite son extrême sensibilité à la culture et toute la passion qu’il éprouve pour une France caractérisée par le raffinement spirituel ; d’après Werner, d’innombrables écrivains font la gloire et la richesse d’une incomparable littérature française présente dans la bibliothèque de l’oncle qu’il parcourt avidement des yeux. Cet amour pour la France s’explique aussi peut-être pour une raison plus historique : Ebrennac n’est pas un nom allemand ; l’oncle l’imagine plutôt celui d’un protestant réfugié en Allemagne après la révocation de l’ Edit de Nantes en 1685.

Ce rituel de la parole obéit à un cérémonial précis, puisque la sortie du personnage s’accompagne systématiquement d’un « Je vous souhaite une bonne nuit ». Chacune de ses interventions est ponctuée par un regard appuyé sur la nièce. A son arrivée, « ses yeux se pos[ent] sur [la] nièce, toujours raide et droite » ; puis à toutes ses visites, « ses yeux s’attardaient sur le profil incliné de ma nièce » ; « en parlant, il regardait ma nièce » ; « ses yeux souriants se posèrent sur le profil de ma nièce »…Dans cette nouvelle plutôt courte, l’écrivain mentionne douze fois le regard de Werner posé sur la jeune femme qui, elle, ne lui en accorde aucun. Ses yeux ne quittent la nièce qu’une fois pour regarder l’oncle au moment où il évoque les habitants de Saintes : « Son regard se porta sur le mien- que je détournai ». La fixité de son regard est souvent accompagnée par l’immobilité de son corps ; et son « interminable monologue » est coupé par de nombreux silences qu’il provoque lui-même et qui ne le gênent pas, puisqu’ « il laissait le silence envahir la pièce ». Or, ces silences qui règnent pesamment quand il se tait, créent un malaise chez ses auditeurs. Paradoxalement, ses paroles qui pourraient passer pour importunes – tout comme sa présence- semblent souhaitées afin d’atténuer la tension ambiante. Jamais durant son séjour chez ses hôtes, il n’a réclamé, sous quelque forme que ce soit, une réponse. Il approuve au contraire ce silence, symbole de hauteur digne, car c’est cette attitude qu’il aurait aimé rencontrer partout. La nièce est donc bien l’allégorie de la France qu’il exalte. Il la regarde avec une « approbation souriante et grave » tout comme il parcourt souvent des yeux leur maison qui « a une âme » et qui se présente tel le microcosme de la France digne. Au fur et à mesure, son amour pour la France se porte sur la jeune femme et son discours élogieux sur ce pays, d’une portée générale, passe explicitement à une déclaration d’amour délicate et progressive pour la nièce.

En complément lire l’article de http://www.revue-texto.net/docannexe/file/2936/paissa_silence_mer.pdf

Le film de Melville pourrait faire l’objet aussi d’une étude : on pourrait y étudier la mise en images de la parole et des silences (plans, paroles, sous-titrage, regards...).

Analyses du film de Melville :

http://www.dvdclassik.com/critique/le-silence-de-la-mer-melville

http://vercorsecrivain.pagesperso-orange.fr/analysfilmsilence.htm

Ou celui de Pierre Boutron de 2004 avec Michel Galabru dont le teledoc est accessible à l’adresse suivante :

http://www2.cndp.fr/TICE/teledoc/mire/teledoc_lesilencedelamer.pdf

Filmographie sur le thème de la seconde guerre mondiale au cinéma :

http://recherche.aol.fr/aol/imageDetails?s_it=imageDetails&q=le+silence...

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